>L’escapade bordelaise

L’escapade bordelaise

2019-03-04T15:33:08+01:0019/02/2019|

L’hiver rime pour moi avec retour dans les vignes. L’année dernière, j’étais parti dans la vallée de la Loire. En ce début d’année, je décide de mettre le cap sur Bordeaux avec mon « copain de vin », Thomas. J’ai envie de redécouvrir ce vignoble qui m’avait fait rêver lorsque j’ai commencé à m’intéresser au vin il y a 15 ans, puis qui m’a repoussé lorsque je me suis intéressé de plus près aux vins de terroir en Loire et en Bourgogne. Je ne trouvais pas dans les vins de Bordeaux les qualités de fraîcheur, de fruité et de délicatesse qui signent les grands vins.

De surcroît, je n’étais pas en accord avec le système bordelais qui privilégie une vision marketing pour construire des produits et des marques, plutôt que l’approche terroir qui vise à produire un vin qui a le goût du lieu dont il est originaire. Ainsi, la plus grosse entreprise française du vin, Castel, à partir de la même AOC Bordeaux, propose 3 vins différents distribués en millions d’exemplaires et communique de la façon suivante: le Baron de Lestac présente un boisage « ferme et franc », Malesan propose un boisage plus « atténué et souple » tandis que Blaissac est « non boisé, plutôt fruité ». N’oublions pas que ces trois vins sont issus de terroirs exceptionnels selon Castel. Ce n’est pourtant pas le terroir qui les distingue, ce sont des techniques de vinification. Du reste, il est difficile de parler de « typicité » ou d’originalité de terroir pour une appellation Bordeaux dont la surface classée est de 125 000 ha.

Pourtant, à partir des années 2000 et 2010, des vignerons sont entrés en résistance contre le système bordelais et les diktats de chefs de produits et d’oenologues consultants qui définissaient le style du vin à produire.

Thomas et moi partons donc à la rencontre de ces vignerons résistants ! L’un des premiers contacts de notre périple se fait avec Nicolas Despagne qui nous accueille dans son magnifique château Maison Blanche à Montagne dans le Saint-Emilionnais. L’apparat bordelais est là, l’homme pourtant dénote, il nous accueille avec sa queue de cheval et sa chemise ouverte, loin des costumes habituels taillés à quatre épingles. Et lui de nous parler de vie des sols pendant trente minutes avant toute chose. Ça change du discours formaté habituel : « dans ce millésime, nous avons mis x% de merlot dans l’assemblage, la concentration en tanins est de y, etc. ».

D’autres domaines visités dénotent encore plus : au château Gombaude- Gillot à Pomerol, au château la Grave à Fronsac, au domaine des Trois Petiotes en côte de Bourg, nous sommes accueillis dans des exploitations fonctionnelles qui vivent et non dans des châteaux resplendissants où rien ne dépasse. Inutile dans ces domaines de chercher des machines à osmose inverse qui concentrent le vin en enlevant de l’eau, des micro-bulleurs qui injectent de l’oxygène dans le vin pour l’assouplir et le rendre prêt à consommer le plus vite possible comme on en trouve dans la plupart des crus classés bordelais.

Dans les domaines visités, le développement technique est bien là, mais on préfère tester par exemple de nouveaux contenants de vinification, comme les amphores, pour essayer de révéler encore plus le terroir. Les vignerons font preuve de pragmatisme pour aboutir au plus grand vin possible. Ils innovent, tel Oliver Técher qui teste un système d’embouteillage sous vide pour pouvoir limiter encore plus le soufre. Ils rejoignent la rigueur bordelaise dans la conduite de la vigne, le tri des raisins à la vendange et dans l’élaboration dans les chais de leur grande cuvée. Nombre d’entre eux n’ont pas produit certaines cuvées en 2013 parce que le millésime n’a pas été jugé suffisamment qualitatif.

Dans mon escapade oenologique dans le bordelais, début janvier, j’ai donc rencontré des vignerons qui résistaient au système traditionnel bordelais. Comme on l’a vu, ils privilégient le contenu au contenant. Ils résistent également aux méthodes conventionnelles d’utilisation massive d’engrais et de pesticides, néfastes tant à l’environnement qu’à la santé. Jean-Luc Hubert, des châteaux Pey Bonhomme et la Grolet, a eu la révélation du nécessaire respect des terroirs après la tempête de fin 1999. Quinze jours après, il lançait son domaine en conversion bio.

Ses confrères voisins ne lui facilitent pas la tâche, Jean-Luc Hubert se fait encore aujourd’hui retirer des points sur son « permis à points » par exemple lorsque l’herbe dans ses vignes est trop haute. Valérie Godelu, aux Trois Petiotes, se contente d’un minuscule domaine de 3ha pour révéler les caractères uniques de son terroir de plateaux frais argilo-limono-sableux, plantés en merlot à queue rouge et malbec. Son compère, Oliver Técher à Pomerol, distingue, lui, une parcelle, Clos Plince, dans son domaine de 10ha pour faire un vin particulièrement délicataux côtés de son grand vin du château Gombaude-Guillot. Il choisit une approche bourguignonne alors que les cuvées dans le bordelaisse distinguent habituellement, non pas en identifiant des terroirs distincts, mais par l’utilisation de différentes techniques de vinification.

La santé est aussi au coeur des préoccupations de ces vignerons. Chaque domaine cherche le juste point d’équilibre entre mettre le moins d’entrants possible (en particulier le soufre) et permettre la stabilité du vin. Leurs travailleurs agricoles travaillent dans des conditions infiniment moins risquées que ceux qui travaillent dans des domaines qui pulvérisent quantité de pesticides et d’engrais azotés. Les consommateurs prennent eux aussi infiniment moins de risques à boire leurs vins. Plus anecdotiquement, Gombaude-Guillot se permet le luxe d’afficher fièrement son potager (bio bien sûr) classé en AOC Pomerol jouxtant l’entrée du domaine quand le prix de l’hectare à Pomerol flirte avec les deux millions d’euros !

Thomas et moi avons été charmés par la plupart des cuvées de ces vignerons résistants. Elles présentent de la fraîcheur, si rare à Bordeaux, une pureté de fruité et parfois de la finesse. De quoi remplir le coffre de nouveaux vins à ramener au Bé2M ! Pour finir, nous avons fait une expérience lourde de sens : lors d’une soirée où nos hôtes nous ont servi des crus bordelais « conventionnels », nous avions un certain mal à finir les verres et surtout, après un sommeil agité, nous avions une belle barreau front le lendemain matin. Un autre soir, nous avons bu sans trop de modération quelques canons de domaines visités. Le lendemain matin, nous étions frais comme des gardons !